19 septembre 2026
Aviation
9 min

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation
L’époque modèrne est aux antipodes de ce "Chad" d’Howard Hughes

De nos jours, prendre l’avion est devenu insupportable, pour ne pas dire infernal. Votre vol est annoncé à 12h37. Alors vous vous levez du lit à 4h37 (on n’est jamais trop prudent). Départ en voiture pour la gare à 5h01. On monte dans le train de 5h37 (mais c’est les transports en commun…). Bon, le tortillard rouillé vous a amené à l’aéroport à 6h37 (à temps, j’ai été mauvaise langue). Bagage enregistré à 7h01. Passage de sécurité et passeport validé et vous êtes normalement sorti dans la zone de duty-free en labyrinthes vers les 10h37 !

Puis, le temps de bien vérifier que votre porte d’embarquement existe réellement, d’aller manger un bout de nourriture sous plastique réchauffée et de racheter une bouteille d’eau petit format à 9,99€ (oui vous l’avez bue comme un rat juste avant de vous faire palper par un agent qui tirait la gueule) ; de marcher tout en regardant toutes les 2 minutes l’entièreté des tableaux de bord de l’aéroport, et vous devriez arriver à temps pour l’embarquement !

Mais, petit-joueur, votre calvaire ne fait que commencer ; nous ne sommes qu’à l’introduction du jeu. Alors en attendant vous patientez les bras croisés dans le couloir étriqué, coincé entre des valises multicolores et ce type louche qui vous colle (limite s’il ne respire pas dans votre oreille le bougre), comme si l’avion allait partir sans lui.

Une fois dans l’allée centrale de l’avion, passé les regards de dégoûts des gens en business, comme face à de la plèbe tout droit sortie du zoo, de vous être faufilé en lâchant un « pardon, je crois que c’est ma place » timide, que vous vous êtes installé à la place du milieu, votre sac à dos sur les cuisses (vu qu’il n’y avait déjà plus de place dans les compartiments), que vos genoux vous irritent déjà par le frottement du siège avant, d’avoir assisté aux danses des stewards sous cachet (parce que c’est leurs huitièmes jours de boulot sans pause), de les avoir regardés d’un air mi-curieux mi-gêné, de vous être pris les coups de pieds du gosse qui hurle dans votre fauteuil, et l’attente que l’avion commence à bouger pour sortir votre ordinateur pour faire… vous-même vous ne savez pas pour quoi faire. Et normalement, je dis bien NORMALEMENT, l’avion prendra la piste à 13h36 et décollera à 13h37 !

Oui, on est dans les clous (avec une heure de retard ; mais jusque là rien d’anormal). Et vous vous dites qu’une fois en l’air « le plus dur est passé »… Non, vraiment ? Vous avez vraiment cru cela ? Au fond de vous, vous savez que cela n’est rien avec les cris de la « classe bétail » lors des turbulences (alors que c’est normal), le café tiède qu’on vous sert dans un gobelet plastique (toujours le fameux plastique), le siège de devant qui s’allonge sans prévenir pour vous bousiller les genoux (il fallait acheter la place « supplément longue jambes »), la levée des pressés quand l’avion atterrit et s’arrête (alors qu’il n’ouvrira ses portes que dans 30 minutes), le carrousel serpentueux et l’attente interminable des valises fluo immondes, les explications à donner aux yeux vitreux d’un douanier vous observant comme si vous étiez Escobar (alors que vous êtes juste là pour : manger, boire et surtout ne rien faire), d’esquiver les taxis qui veulent vous faire trois fois le tour de la ville avant de retrouver par magie l’adresse initiale de votre hôtel, et après TOUT ce parcours joyeux vous devriez arriver vers, disons, 23h37 (si tout se passe correctement).

Enfin, toute cette longue diatribe (qui sent le vécu) pour dire : l’aviation, c’est plus ce que c’était, putain !

Malgré le trait volontairement grossier, je tiens tout de même à préciser que tous les corps de métier qui travaillent et évoluent dans ce secteur (du pilote au mécano en passant par le personnel d’aéroport) sont des gens respectables. Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander où a filé l’époque d’innovation de ce monde ? Car l’aviation, mes amis, était bel et bien une révolution il y a un siècle de cela.

Où sont passés mes lascars déjantés ? Ceux-là même à la moustache taillée sur des lèvres asséchées à cause des cockpits ouverts. Ces fous qui traversèrent l’Atlantique en largeur aux manettes d’avions à puissance de scooter (littéralement), pour aller ramener du courrier-papier à petaouchnok-sur-désert.

Où sont mes aventuriers suicidaires ? Les décollages hasardeux sur des pistes en terre mouillée ? Leurs combinaisons à rhabiller tous les styles de la planète, tant les aviateurs de cette période étaient merveilleux ? Les lunettes accrochées aux casques de cuir, la clope au bec ? Où sont-ils, mes Howard Hughes, mes Roland Garros, mes Amelia Earhart, mes Henri Guillaumet ?

Mais avant d’aborder la légende, si ce sujet n’est pas votre prédilection, laissez-moi vous parler d’un film d’animation à mon sens très sous-coté. Il porte à la fois sur ce temps de gloire et sur le déclin des aviateurs. Ce film vaut le détour, et vous fera adorer l’univers :

Tout sujet, quelle que soit la manière dont on le découvre, possède sa propre porte d’entrée ; le mien fut ce film d’animation sorti en 1992 du célébrissime Studio Ghibli — Porco Rosso (le Porc Rouge)

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Pour ce qui est du synopsis : nous suivons les aventures de Marco dit « Porco », un ex-pilote de guerre reconverti en chasseur de pirates des airs (oui vous avez bien lu), durant l’entre-deux-guerres. Période très marquée par cette reconversion des pilotes aventuriers solitaires en pilotes gouvernementaux (d’armées). Mais notre héros n’est pas fait de ce bois-là :

« Je suis chasseur de primes, plus pilote de guerre », dira-t-il.

Le personnage principal, qui est devenu un cochon, évolue dans un monde d’hommes. Cette tare vient d’une malédiction auto-infligée lors de la Première Guerre mondiale. Ne supportant que très mal l’humanité après ce qu’il a vécu, il se maudira lui-même transformant son nez en groin. Et vous n’êtes pas sans savoir que ce choix d’animal de la part du studio d’animation a toute une portée symbolique pour les familiers de la filmographie de Miyazaki.

L’histoire se déroule alors dans les cieux d’Italie du Nord et de la mer Adriatique. L’ambiance y est multiforme. D’abord enfantine (avec des pirates attachants et des moments cocasses) ; adulte (avec des thèmes comme l’amour impossible, des vies meurtries et le temps qui passe) ; mais aussi sombre avec la police politique (fascisme italien) à la recherche de traces de dissidence communiste.

Il est important de préciser que les communistes sont ici l’incarnation de la résistance ; au même titre que les maquisards en France. D’où d’ailleurs le « Rosso » du titre, qui est également la couleur de l’avion de notre cher cochon.

Mais au-delà de l’histoire, de l’intrigue, de la musique, des personnages bien écrits, des paysages et de l’ambiance si particulière, rayonne un esthétisme poétique fabuleux.

Il faut noter que le père de Miyazaki était un fabricant d’avions pour l’armée japonaise, ce qui a sans aucun doute inspiré son fils à transmettre cette passion pour les objets volants. Dans l’animé nous retrouvons donc : des hydravions, des biplaces, les premiers prototypes d’avions de combat et bien d’autres. Sans même évoquer la plus belle scène du film que je ne divulgâcherai pas (clin d’œil pour celle de l’océan de nuages).

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Oui, c’est bien ce film la genèse de mon adoration pour cet univers ; il rime avec inconnu et aventure. Mais pour établir et créer une telle œuvre, Miyazaki et ses équipes ont dû se baser sur des récits d’hommes bien réels, n’est-ce pas ? Alors nous allons analyser qui sont tous ces gladiateurs du ciel ?

Plusieurs noms ressortent quand on fait ses devoirs sur le sujet, et tous ont en commun cet esprit chevaleresque des airs :

Bellini, pilote d’essai italien, trouvant la mort en 1931 lors d’un vol d’essai de l’hydravion Macchi, construit pour battre le record de vitesse en mer.

Curtiss, de son vrai nom Glenn Hammond Curtiss, pionnier de l’aviation américaine et cofondateur de Curtiss-Wright, surtout créateur de l’hydravion Curtiss R3C-2 qui a remporté la Coupe Schneider en 1925. Il établira un record de vitesse pour hydravion (environ 395 km/h).

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Roald Dahl, né en 1916 au pays de Galles, d’origine norvégienne, s’engage dans la Royal Air Force en 1939 et devient pilote de chasse. Gravement blessé en 1940 lors d’un crash en Libye qui le handicapera à vie, il est ensuite envoyé aux États-Unis en mission diplomatique, où il se met à écrire. Ses faits d’armes : campagne de Grèce et de Crète (1941), campagne de Syrie (1941), totalisant 5 victoires aériennes.

Puis le dernier, légende des légendes, notre héros national et prophète de sa discipline, j’ai nommé Antoine de Saint-Exupéry. Né en 1900 à Lyon, mort le 31 juillet 1944, il est d’abord pilote de l’Aéropostale (1926-1932) où il effectue des traversées transatlantiques et bat des records de distance. Il sera journaliste et écrivain avant d’être de nouveau mobilisé en 1939 comme capitaine de reconnaissance aérienne (GR 2/33) ; il combat pendant la bataille de France, puis rejoint les États-Unis et vole en P-38 Lightning en missions de reconnaissance au-dessus de la Méditerranée, jusqu’à sa tragique disparition en 1944 ; il est décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.

Miyazaki déclarera à son sujet : « Pour Porco Rosso, ma véritable inspiration est avant tout littéraire. C’est plus du côté d’Antoine de Saint-Exupéry, un écrivain que je vénère, qu’il faut chercher une influence. L’univers poétique du vol, la solitude du pilote, la noblesse du risque et la mélancolie de l’aviation entre les deux guerres — tout cela vient de Vol de nuit, Terre des hommes et Pilote de guerre. »

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Puis, voici venu le temps de l’adoration, de l’imitation. J’ai depuis plusieurs années maintenant appris à piloter, en partie pour tenter de m’approcher de mes héros. Les tours de piste, les repères visuels, lire une carte en vol, répondre à la radio — tout ceci en se pinçant à moitié pour être sûr de ne pas rêver ; comment ne pas s’extasier ? On se perd dans le tableau de bord, on active la manette des gaz, on dit à voix haute « badin actif », on attend les 100 premiers km/h pour faire la première rotation, on se met en palier d’accélération et on tire sur le manche pour ressentir ce que les pionniers vécurent…

Vols sans panache : l’âge fade de l’aviation

Je ne pense pas que ce sera mon seul sujet sur l’aviation, tant il y a à en dire en termes d’histoire globale et d’inventivité. Et tout curieux qui se respecte devrait apprendre les bases de ce qu’est la production d’un rêve aussi vieux que le monde.

Quand nos ancêtres regardèrent les oiseaux migrateurs et qu’ils se chuchotèrent intérieurement « Pourrons-nous un jour, nous aussi, voler…? »

J’espère vous avoir amenés avec moi aux lisières d’une passion sans commune mesure avec tous les rêveurs de la terre. Et que dure longtemps encore l’étincelle qui éveille les courageux.

Votre serviteur Nicolas

« Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants » — Bernard de Chartres

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