Le moteur céda. Les vibrations s’estompèrent à vingt mille pieds sol. Le gargouillement apparut après l’impact. Le tas de ferraille toussa ses litres de vie. Aucune procédure n’altéra les signaux de faiblesse. Seul, pour compte avec sa rugueuse peau muée, je piquai.
Sous mes ailes, l’azur infini s’écuma à perte. Tout disparut à la perforation d’une couche cotonneuse. La soyeuse épaisseur me combla d’illusions. Mes ailes paralysées déchirèrent son repos. Des traits obliques s’étendirent de ses extrémités. Je remarquai un morceau de la verrière perforée. Casque, gants, combinaison… Tout se mêla au brouillard. La créature tomba du ciel.
Pas faute de travail ou d’anticipation quant à ces événements. Nous vîmes et revîmes en boucle toutes les éventualités. La théorie et ses lisières…
Les abords du cercle terrestre apparurent. Les confins des abîmes. Je me rendis là où les mers, dans l’éternel, se jetèrent en cascade. Des camarades la rencontrèrent. Comment savoir s’ils osèrent la saluer ? Ce courage supposé laissa derrière lui l’empreinte du néant. Hier présent. Aujourd’hui absent. Le voyage entrepris se prolongea un peu.
« Cela n’arrive qu’aux autres », chuchota le sifflement intérieur.
Disloquant mes phalanges, je tirai sur la barre vitale. L’effort dantesque offrit un angle plus favorable.
« Ralentis ! »
Réduisant la traînée, je rendis le manche à la hâte. J’actionnai le premier volet pour le planer. Mais l’aiguille des nœuds pointant l’arc sanglant — je fis machine arrière. En vain, je tentai l’interdit : le redémarrage en l’air. Quitte ou double. Le bruit produit fut un rugissement d’ogre. Sur-le-champ, le poumon de la carcasse s’endommagea. Si éphémère sembla ma petite victoire. Le cadran d’altitude remonta le temps.
La côte se trouva environ à dix kilomètres. À cette vitesse, seul le béton bleu me convia par sa grâce. La verrière se déchira. Le ciel réclama ses droits.
Laiteuse, une odeur de fruit tiède se répandit. Du sucre de vin se déposa sur le bout de mes lèvres. J’entamai ma propre décomposition. L’air alentour se distendit. La pensée, graduellement, projeta un étalage de visions.
Vinrent les voix des camarades ; ces débats animés entre mécaniciens et pilotes de l’aérodrome.
« Sept minutes, la vie entière ! »
Ils répétèrent, comme des perroquets, les histoires transmises d’une génération à l’autre. L’époque des pionniers et de leurs mèches blanches attrapées. Oui, les rumeurs populaires… Je crus pour de bon à leur véracité cynique.
« J’aurais dû tendre davantage mes oreilles », pensai-je.Les vapeurs remuèrent. La brume encercla une silhouette immaculée. Debout, inébranlable, je reconnus les traits contrastés de la figure. S’appuyant sur mon épaule, l’homme tant attendu se superposa à moi. Luisant, il surgit. L’habitacle se couvrit d’une couche florale. Il veillait en silence. Sa posture m’encouragea. Une symbiose naquit. Elle n’appartint qu’à nous. La gloire de sa fierté m’éprit. Ses précieux contours se réduisirent. Les reflets disparurent.
Le calme intime s’offrit à mon père. Il participa aux ballets macabres. Quatre victoires à son actif. N’en parla jamais. Le découvrant le jour où je décidai de suivre ses pas. Partout rattrapé par son patronyme. Mais il s’en alla avant mon premier lâcher. Me réduisant en larve de surface dans la solitude du marécage.
« Mes proches, mes amis, mon village. Qu’en penseraient-ils tous ? »
Cette impression d’hors de soi, de l’ailleurs — le vertige du guillotiné. Un sourire niais arriva. Celui-là, personne put l’enlever ni douter de son authenticité. Sincère et fataliste, à la manière des portraits admirés par les populations acquises. Héros, banal, damné, fantasque ? Aucune case correspondit. Le refus catégorique. Farouchement, j’esquivai les insertions. Gratté à l’encre indélébile ; l’unique notation retenue et déclamée : inaptitude à survivre.
L’heure tourna, et patiemment ils attendirent.
« Sans doute un contretemps ! », s’exclamèrent les uns, « Il ne tardera pas, la nuit approche ! », hurlèrent ces autres.
Puis, le soleil fendu par la ligne d’horizon, certains décollèrent. Ils s’y raccrochèrent puissamment. « On ne laisse pas un camarade à la dérive », ces lettres ensevelies non prononcées. Maintes fois, nous rasâmes prairies, forêts ou fleuves. Un va-et-vient assujetti au-dessus d’étendues approximatives. Cherchant avec foi une fumée, puis non loin une braise. Invisible grain de sable. Au fond, nous sûmes.
Ces flammes déchaînées se délectèrent des repas cérémoniaux. Les fourmis folles se firent décimer dans des tourbillons abominables. J’anticipai les processions. Ces paroles remuantes capables d’annihiler. Elles se tinrent sobrement, puis la page se tourna. Un caillou gravé au milieu d’obélisques. Pas même de cendre à remuer — Je n’existai plus.
« Serait-ce du feu ou de la glace ? J’espère l’apaisement, voire l’entracte. Mais je crains le réveil d’autrui. Pire, la noirceur endormie. »
Des siècles de spéculation. J’arrivai à la réponse.« Reprends-toi ! »
D’instinct, je me secouai. Le manche lâché se raffermit, les coups de poing créèrent des cratères sur le gel du tableau annonceur. La sonnette retentit. Le combat démarra. J’envoyai les signaux par voies d’ondes. Les deux syllabes redoutées se prononcèrent dans les grésillements. On intercepta l’avant-dernier trait. Critique.
Siège éjectable ? Inutilisable. Fusées de détresse ? Introuvables à bord. Pas de coup d’éclat avant la partance.
« Moi et ma chance… »
Si la barre vitale tirée bloqua, un malencontreux Ouest en Est s’enclencha. Je vrillai. Frénétiquement, les teintes bleutées tournoyèrent. Le siège dérailla et mon crâne percuta la carlingue. L’indomptable animal cracha son venin. Le tube rattaché au casque, en cordon ombilical, m’insuffla son restant d’oxygène. Un pincement exalta de l’abdomen. Je repris contact. Je ne sus comment, mais dans les scintillements, j’arrivai à me stabiliser.
Tremblante, l’aiguille passa la dernière barre. Mes tympans implosèrent. 1 300 kilomètres-heure. La désintégration.
« Pourquoi sous-estimer les capacités ? »
Avant la poussière d’étoile, on déjoua un record. Si seulement je pus en témoigner.
Soudainement, parurent des incantations. Leurs chants envoûtants effleurèrent ma peau. Elles me demandèrent si tout alla bien ? Nous nous fîmes de tendres accolades. Ô, la volupté des baisers réconfortants… Elles osèrent m’aimer.
J’empruntai cette voie ; celle des séjours lointains. J’accumulai depuis tant. Je doutai à m’en perdre. Ma valeur inexistante. Le perpétuel atterrissage. La chair frissonna des paroles — Des larmes m’en coulèrent. Et, se susurra dans le vacarme :
« Je veux rentrer. »
Les bras allongés aux vierges contrées, l’aventure m’appela. Franchissant les pics où le vent mène, je planai de voyage en métamorphoses. Ah, ce métier — un refuge d’âmes transitoires. Les cohues et drames de la terre ferme laissèrent un goût amer. Là-haut, purement, se répandit la plénitude. Je me berçai des flancs de montagnes pétillants. Le printemps convia les prairies millénaires. Et les embouchures, comme des vases, attirèrent les bateaux curieux.
Jadis, je transportai les hommes. Mais les entreprises coulèrent, et alors, leurs conceptions astrales avec. Nous dûmes revêtir l’uniforme, saluant les nouveaux dirigeants en claquant des bottes. Le devoir nous attrapa ; immanquablement.
Régente, la violence gangrena de ses tentacules gluantes. Ses injonctions ? Soumis comme d’un rythme de baguette orchestrale. La fuite en avant. Le despotisme absolu. Les maîtres du jeu et leshabitudes imposées par les dés. Nous bouclâmes là la boucle des bipèdes ; l’inévitable recommencement.
« Pauvres insectes calqués du divin et leurs fardeaux de conscience… »
En ce jour, depuis un autre continent, j’effectuai un arrêt sur l’île de beauté. La bataille fit rage. Mais le renfort exigé échoua. Les chasseurs devinrent proies. Et, en descente, si près du cœur, mon pays se flouta en mirage. Ma belle Riviera ; harponnée au prisme humidifié de mes yeux.
Jeté dans ce péril, dompté par sa grandeur, le fouet souverain me rendit docile. Ces moments inextricables, vécus par tant d’autres, je les portai comme cruel héritage. Résultat identique.
Dans peu, la Voie lactée des aviateurs m’accueillit. Ces martyrs des cieux navigant l’océan du repos salutaire.
Momentanément, la brise se fit porter par des pleurs de goéland. Les souffles m’amenèrent au-delà d’une frontière de dune pâle, puis germèrent des pâturages pourpres.
« Elles m’entendirent… »
De petites tours à horloge surplombèrent des habitations de pierre. Les cyprès s’alignèrent en pinceaux le long des chemins. Comme une houle, les gerbes vacillèrent en cadence. Tous les points blancs s’immobilisèrent. Ils durent admirer l’étoile filante en lançant des boutades.
L’univers lissa mes pensées. Mes champs éternels. Je n’embêtai personne. Pas de dégât inutile supplémentaire. J’en vins remercier mon sol, ma terre promise. La quiétude se noua à mon âme. Plus si loin de l’avènement. J’approchai.
Tout continua pourtant. L’étincelle crépita. La croix se hissa. Les sept minutes devinrent sept décennies. J’arrivai. À quelques mètres du touché, j’inspirai profondément.
Adieu.
*
Le nez chatouilla. Se renversant, une luminosité rêche arriva d’un coup. Une étendue jalonnée parut. S’écartant du point de fuite, la lavande et ses lignages se promenèrent vers l’infini. Cette parfaite senteur d’enfance…
Assis, léger, atteint de douleurs superficielles, la continuité de ce corps volant fut intacte. Miracle.
Un léger craquement rompit l’apaisement. Me tournant, une demoiselle haute comme trois pommes pointa son minuscule doigt en ma direction. Au bout du nez, translucide, une magnifique bête battit de ses quatre ailes. Cette merveille scintilla de mille feux. L’envol…
La petite s’avança. Délicatement, elle toucha la carlingue. Puis, dans les souffles du vent, prononça d’un ton chantant :« Libellule d’acier »
Ce nom, enfin, eut l’air d’une promesse tenue.
