4 septembre 2026
Culture générale
12 min

Le Mystérieux cas d’Évariste Galois

Une évocation du destin fulgurant, rebelle et mystérieux d’Évariste Galois, mathématicien de génie mort à vingt ans.

Le Mystérieux cas d’Évariste Galois

On croise parfois dans l’histoire de ces figures dépassant l’entendement. Des personnages à la jeunesse éternelle, se battant contre des systèmes immuables, à la vision si claire, capables de révolutionner les pensées pour des siècles. Et tout cela, un homme a bel et bien su l’entreprendre sa vie durant au XIXe siècle. Incarnant le panache à la française (si cher à notre Cyrano national), laissez-moi vous présenter le fabuleux, l’incompris, le dissident, le prénommé Évariste Galois.

Ni mythe ni personnage balzacien, il posera son empreinte comme l’un, si ce n’est le plus brillant mathématicien de tous les temps. Mort prématurément à l’âge de 20 ans, il ne sera reconnu qu’à sa juste valeur longtemps après, pour ses travaux post-mortem. Et, attrapant par le col son existence, il lui jura tout haut : « Tant que ta flamme jaillit et chancelle, je jure de te brûler comme personne ne l’a jamais fait ! »

I — Contexte & Origines

La France de 1830 voit apparaître en sa capitale un conflit entre monarchistes (soutien du roi Charles X) et républicains (emmenés par Adolphe Thiers). Cette opposition dégénère rapidement et une révolution éclate. La cause ? Les fameuses « Ordonnances de Juillet », où le roi tente de museler la presse et de dissoudre le Parlement. Engendrant ainsi des jours d’insurrection connus comme les « Trois Glorieuses », les 27, 28 et 29 juillet 1830.

C’est lors de ce moment de bascule qu’un jeune homme brillant, républicain convaincu, se hisse au sommet d’une barricade. Engagé dans l’artillerie de la Garde nationale et membre de la Société des Amis du Peuple, il se bat physiquement. Il se rappelle, dans le chaos des cris et des mouvements de foule, qu’une année auparavant, jour pour jour, son paternel avait mis tragiquement fin à ses jours. Dévoré par sa détresse personnelle, et pris dans la spirale infernale d’un décrochage scolaire, il extériorisa là toute sa rage. Sans crainte apparente, prenant part active aux affrontements, il défend ce en quoi il croit. Et la victoire des insurgés rend la chute du roi inévitable.

18 ans plus tôt, dans le sud de Paris, c’est dans le village de Bourg-la-Reine qu’Évariste vit le jour. Issu d’une famille éduquée, il suit un enseignement dans les meilleurs établissements de la capitale. Puis, à l’âge de 16 ans, initié aux mathématiques, un miracle se produit… Il tombe en adoration.

Travailleur acharné et enclin à vouloir publier ses découvertes, il se verra refuser ses premiers travaux, jugés « incompréhensibles » et « trop abstraits » par ses pairs (Cauchy et Poisson notamment). Ignoré, Évariste deviendra indocile et rebelle. La frustration renforcera encore d’un cran son rejet des institutions scolaires trop rigides. Et, déjà passionnément engagé dans les idées révolutionnaires, son attitude de militant exacerbé le fera renvoyer de l’École normale.

La révolution de Juillet terminée, désormais livré à lui-même, s’ensuivront des déboires avec la justice. La première fois, il porte un toast « ironique » à Louis-Philippe (nouveau roi des Français) dans une réunion de républicains. Arme en main, il s’écrie (brandissant le couteau) : « À Louis-Philippe, s’il trahit », (épisode raconté dans les mémoires d’Alexandre Dumas père), ce qui sera pris pour une provocation au régicide. La fois suivante, arrêté sur le Pont-Neuf lors d’une manifestation, il sera condamné pour port d’arme illégal (un pistolet chargé). La sentence tombe : 6 mois d’emprisonnement à la Santé. Hors système depuis sa chute du système scolaire, c’est au tour de la société de l’écarter.

II — Œuvres et Mort

Malgré une vie très mouvementée, il trouvera le temps de redessiner la « reine des matières » que sont les maths et d’accoucher de théorèmes remarquables :

D’abord, il travaille sur les équations polynomiales. Il découvre qu’il existe des symétries entre les racines d’une équation. En les mettant en évidence, il permet là de mieux comprendre pourquoi certaines équations peuvent être résolues à l’aide de racines carrées.

Aussi, lassé de réécrire sans cesse en entier toutes les formulations, il épurera les termes intermédiaires pour rendre les équations beaucoup plus lisibles. Il ne s’agit pas seulement d’esthétisme, mais bien de mieux appréhender les mathématiques. Habitué à penser hors des clous, il rendra cette méthode acceptable et nommera ces équations « normales ».

Mais ce qui va le panthéoniser à l’autel de l’algèbre, ce sont ses travaux sur la théorie des corps finis ou « corps de Galois ». Par celle-ci, il dotera les mathématiques d’une dimension finie, qui servira de base fondamentale pour la théorie des nombres (qui elle-même influencera la cryptographie ; et bien plus tard sera utilisée comme base pour les ordinateurs, puis le monde numérique entier).

Réfractaire au conformisme académique, Évariste prônera, lui, une science plus « franche et collaborative ». Et sa capacité à penser hors de la boîte (pour faire un anglicisme) a été le moteur de toute sa philosophie.

Certains verront chez Galois, un être mal dans sa peau, cherchant juste la confrontation bête pour se faire remarquer. Mais ce « non » permanent qu’il assène aux institutions n’est pas un « merde » d’adolescent attardé ; bien au contraire. Ce refus démontre la capacité du garçon à remettre en cause les structures et les régimes verticaux, ainsi que les mentalités d’acceptation et de servilité. En somme, il est le doigt d’honneur tendu au statu quo.

Et le temps lui donna-t-il raison ? À vous d’en juger.

Mais quoi qu’il en soit, la figure d’Évariste nous reste encore un mystère pour ce qui est du dernier épisode de sa vie.

Voilà quelques jours maintenant qu’il est sorti de prison et, dans la nuit du 29 mai 1832, il sait qu’au lendemain l’attend son destin. Alors provoqué en duel pour une histoire sentimentale, il profite de cette nuit pour rassembler ses écrits, ses pensées, ses théories et envoie le tout à son ami Auguste Chevalier.

Puis, au petit matin, au milieu de lugubres brumes d’étangs, aux abords de Paris, dos à celui dont il refusera de s’excuser, il s’élancera de 25 pas en avant. Se retournant, un coup de feu retentit. Debout, immobile, il sent un liquide visqueux s’étendre sur son bas-ventre.

Laissé sur place, il mourra peu de temps après à l’hôpital Cochin. L’annonce de son décès suscitera un émoi local, fédérant un temps les républicains. Puis, doucement, commencera la légende du génie maudit, parti trop tôt…

« Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis » — écrira-t-il comme dernière phrase de son testament.

III — Héritage, Justice et Infusions de Courage

Ses écrits seront gardés et même oubliés par son camarade Chevalier, qui les transmettra à son tour à Joseph Liouville (aussi mathématicien) en 1843, qui les publiera dans la foulée. Réhabilitant ainsi les papiers poussiéreux pour une postérité méritée. Le monde sera témoin de l’impact de ses découvertes.

Au-delà du cérébral pur, ma fascination pour Galois vient de sa constante capacité à garder la « Face » (comme savent si bien le faire nos amis japonais). De vivre en accord avec ses principes et d’avoir décidé, contre vents et marées, de ne pas vivre comme un planqué. La lâcheté ? Un concept dont il était ignare !

Comme l’explique Nassim Nicholas Taleb dans son ouvrage « Skin in the Game » (l’art de jouer sa peau), Évariste incarne celui qui prit tous les risques. Cela, pas en vertu d’une future gloire fantasmée ; absolument pas, mais par dignité, droiture et cohérence envers lui-même.

Il est certain que son inspiration détonne en comparaison à la post-modernité. Les temps nouveaux se distinguent par leur système judiciaire kafkaïen, leurs Alpes de paperasse et où le moindre début de conflit fait intervenir le tiers « Papa l’État ».

Une poignée de main franche faisait alors office de garantie. Et celui dont la parole déraillait (le charlatan) se voyait ostracisé. Le système (quoique imparfait tout de même) se régulait seul, parce qu’il reposait sur un socle commun solide. Et visiblement, dans cette époque où le respect n’est plus au centre des préoccupations, deux siècles auparavant, un jeune homme a gardé son menton levé pour ne pas être déshonoré. Participant à une justice « souterraine » expéditive, il sauva son honneur au prix du sacrifice ultime.

Il nous enseigne, par sa personnalité (et son mode de fonctionnement), que toute action doit avoir un sens profond, un qui nous est personnel. Et que celles-ci, quand elles sont le fruit d’un amour, d’une passion sans commune mesure, sans calcul ni arrière-pensées, influenceront positivement le collectif. Et l’univers entier conspirera à rendre justice pour nos causes.

Conclusion

Sa vie aurait pu se terminer en haut d’une barricade, poignardé dans un amphithéâtre par des réfractaires radicaux ou bien à perdre la tête comme sur le fil du rasoir de tant de génies. Mais elle a pris fin sur le bord d’un ruisseau. Et dans le brouillard triste, l’abdomen perforé, je songe parfois à ce qu’Évariste a dû se murmurer, comme un simple et lisse « voilà tout ? ».

Ses actions tantôt grandioses, tantôt puériles résonnent comme la jeunesse absurde de ceux qui tentent de trouver. Il est difficile de se prononcer quant à son cas ; trouva-t-il vraiment ?

Une chose est sûre, son héritage est plus d’actualité que jamais. Son héritage résonne auprès de cette génération qui se cherche, celle tentant de voir au travers des écrans omniprésents, et échappant aux filets de la bêtise. Il parle aux gens sincères, à ceux qui se battent contre les injustices, à ceux qui remettent en cause ce qui est imposé sans autorisation, à ceux qui savent raisonner et se questionner.

Évariste ne pouvait pas se taire et acquiescer comme un vulgaire spectateur passif. Et avec tous les défauts attachants de l’inexpérience, jusqu’à la dernière seconde de son existence, il respira le sens cru de la justice.

Ses prises de parole, ses décisions et ses actions ont élevé son âme. Oui, Évariste nous a montré la voie. Et du haut de ses 20 printemps trop courts, il asséna un imparable uppercut sur l’intelligentsia pédante et le régime despotique dans lesquels il évoluait ; renversant la table des préjugés !

« Ô, Évariste. Je t’en conjure ; toi, guide des penseurs, pointe ton doigt solitaire vers les méandres. Ils se montreront subtils, violents, mais compréhensibles… Toi, le lendemain incertain, que d’humilité tu prouvas dans l’adversité. Donne-nous la force de nous en rapprocher. En attendant, prends ce repos salutaire, tu mérites bien cela. »

— Ceci est mon ode pour Évariste Galois.

Votre serviteur

Nicolas.

Commentaires

Aucun commentaire pour l’instant.