2 octobre 2026LittératureNouvelle

L’Édifice Désaccordé — Partie I

I

Premier étage d’immeuble, rue d’habitation, grande métropole : ce fut là que je résidais. La bâtisse, collée à d’autres bâtiments sur ses deux flancs, n’eut rien de particulier en soi, à part peut-être son étroitesse. L’appartement donnait du côté rue et du côté cour, comme tous les autres, d’ailleurs. Des cages à poules, en somme. Un empilement de briques ; le cliché. On s’inflige des choses pour l’ambition.

Dans la pièce unique salon-cuisine-dortoir,, on sentait la soudure, malgré l’aération. Mon renfermé. Dans l’un des angles de la pièce carrée, délimité par une cloison de papier kraft aussi fine qu’un index, se nichait une minuscule salle de douche-toilettes. À peine de quoi se remuer.

Mais attention, loin de moi l’idée de me plaindre ; au contraire. J’étais dans ce cube de taches d’humidité, semblable au chien remuant frénétiquement sa queue.

Ici, sur une table montée par mes soins, de bric et de broc, prenant le quart de la surface de la pièce, siégeait mon laboratoire. Cet élément, d’une essentialité holistique, fut le plus important dans cet espace vital restreint.

Sur l’étagère d’à côté s’alignaient tous mes outils : lampe frontale, pied-de-biche, tous les tournevis possibles et imaginables, nombre de machines (qui prendraient trop de temps à expliquer), piles, générateurs, rubans adhésifs, soudeuse, agrafeuse à pression, découpeuse d’aluminium… On passe, et des meilleurs.

Sur ce plan de travail reposaient toutes mes créations. À mon arsenal figuraient : un fertilisateur-couveuse pour patates, un écran déchiffreur logarithmique de textes anciens, un décapsuleur à compression, une version miniature d’un moteur tournant à l’eau du robinet, une machine à coudre araignée (pour ses huit câbles s’entremêlant à chaque rotation) et, finalement, ma pièce d’exception, celle qui m’empêchait de trouver le sommeil : le prototype d’une main bionique autosuffisante.

Ce futur chef-d’œuvre s’accompagnait d’une voix synthétique. Le plus difficile fut de tout mettre en ordre. À cause des nombreuses puces de programmes enfournées sous ses ongles de lithium, elle n’arrivait qu’à prononcer un babillage enfantin. Ses doigts de fer, eux, arrivaient parfois à avancer en coordination, avant de s’écrouler lamentablement sur le plan de travail. Bref, elle n’était pas encore au point.

Puis trônait au mur le seul cadre que j’avais pris la peine d’installer dans ma demeure. Ce portrait ébahissant me surplombait de ses siècles d’héritage. Mon maître à penser, génie inconditionnel. L’idole des idoles ! Figure primordiale de ma microscopique vie. Cachés sous son béret, les yeux du maître florentin me parlaient entre ses interminables poils de cheveux et de barbe blancs. Oui, le plus digne de tous les temps.

Quand venaient les moments de paresse, un seul de ses regards réprobateurs empêchait toute forme de procrastination. Le décevoir ? Impossible. Et, par lui, je m’obstinais comme un forcené, pour ne pas finir comme tous ces inspirés du jour du repos. Je m’astreignais sans cesse à déroger à la règle des destins semblables à la fumée dans l’air ou à l’écume dans l’eau.

Dans ma cabane de béton perchée, j’atteignais presque une indépendance totale. Latentes, mes œuvres se gardaient égoïstement pour l’instant. Ô, mes innovations chéries ! De folles déclarations, je pouvais chanter durant ces soirées tourmentées à les rendre merveilles…

Les concernant, aucun brevet n’était déposé : c’est que je passais mes journées entières dessus. La patience pour mot d’ordre. Frottant mes paumes ingénieuses, j’attendais le moment propice pour les faire rayonner à la face de l’univers. L’éclaboussure de mes atomes ! N’était-ce pas cela — l’aboutissement ontologique ? Le prolongement naturel de sa personne ? Seul héritage recevable pour nos semblables.

On accédait à mon antre par un escalier en colimaçon. Dans cette cage de bois décrépite, peu importaient les saisons, bon nombre d’insectes trouvaient là un douillet coin de cheminée. Des milliers de petits trous de termites jonchaient les entre-marches. Le minuteur d’éclairage, si l’on manquait de rapidité, nous plongeait dans un noir étanche de bunker. Et, comme un piano batifoleur, chaque marche sous nos pas illuminait sa propre mélodie stridente. Autant dire qu’un espace pareil rimait avec cour de récréation pour les esprits enclins à l’imagination.

Devant ma porte, un minuscule palier sur lequel reposait mon paillasson, puis s’enchaînaient ces marches, toutes aussi hautes que courtes. La rambarde quasi verticale (je vous assure) me sauva plus d’une fois. Plusieurs semaines après mon emménagement, je me rappelai distinctement cette tentative de monter au-delà du premier étage. Simple curiosité : croiser mes voisins. Après un effort certain, regardant malencontreusement dans le creux central, un terrible vertige me cloua sur place. L’escalade s’arrêta sèchement. Complètement empêché, je fis trois marches, puis retournai à la case départ en limace.

« La gravité est mon bercail. On ne se refait pas du plancher des vaches. »

Au rez-de-chaussée, il y avait une boutique. Un certain Daniel, homme d’âge mûr, la tenait. Je le connaissais assez bien, enfin… juste de visu. C’était un libraire indépendant, personnage érudit, en permanence entouré de pages de connaissance. Il arrivait, les rares fois où je mettais les pieds dehors pour acheter du matériel manquant, que d’un geste franc nous nous saluions. Mais, mis à part les questions formelles d’introduction : « Que faites-vous dans la vie ? », « Pourquoi vous installer ici, particulièrement ? », la conversation ne trouvait pas de suite concluante.

Il y eut bien cette fois où il m’invita à prendre un verre. Je déclinai. La peur de ne pas être à la hauteur. Les regrets… L’affliction du ressassement. Passons.

Au deuxième étage vivait un couple avec des enfants en bas âge - beaucoup de mioches, quatre ou cinq probablement. Comment le savais-je ? En distinguant les différentes cadences de craquements sur mon plafond, et j’en dénombrais un paquet. Ils faisaient du potin en fin de semaine. Mais leur en tenais-je compte ? Jamais. Quelque part, la réjouissance de cette vitalité me gagnait. Ah, mes sourires niais ! Donc, l’idée d’aller les déranger (en tapant aux parois avec une masse, par exemple) se présentait rarement. De toute manière, la semaine, j’avais une tranquillité déconcertante. Mon équilibre se balançait.

Pour les autres étages, difficile de se prononcer. Même en extérieur, je n’aimais pas scruter les airs. Une fois mes objectifs de travail accomplis et le couinement des vieux escaliers enclenché, je tendais l’oreille. Par-delà ma porte, l’envie de tricher se manifestait, mais mon entrée ne possédait pas de judas.

Je sais que c’est à ce moment-là du récit que certains d’entre vous se demanderont : « Mais pourquoi diantre accorde-t-il tant d’importance aux autres ? », « Bon sang, ce n’est rien d’autre qu’une fichue commère ! »

Eh bien, messieurs-dames, à ces autres, je répondrais simplement : « De un, la somme de ce que nous pouvons apprendre par la visualisation d’autrui est incommensurable. Deux, vous manquez sans doute (pour ne pas dire cruellement) de curiosité. Et de trois, prenez votre mal en patience, je vous prie ; laissez-moi développer mon histoire, j’y arrive ! »

Car oui, un soir où mes pensées divaguaient, attelé à un travail complexe, ma réflexion emmêlée dans des câbles interminables, je sentis un fracassement. Mon sol se mit à trembler. Les murs vacillèrent. Mes pauvres meubles, happés par la tempête, s’agitèrent, telle une farandole endiablée. Hors de contrôle, ma grande lampe se décrocha du plafond et vint s’éparpiller en mille morceaux.

D’un bond, quand tout s’arrêta de bouger, j’ouvris ma fenêtre arrière. La cour parut calme, trop calme. Rejoignant en cinq pas nécessaires l’autre bout de l’appartement, je répétai mon action. Mais, côté rue, même scénario. Balayant ma pièce, je constatai que mes objets étaient sans dessus dessous. Instinctivement, me jetant vers ma porte d’entrée, je tentai encore de rejeter l’hallucination. Et, l’ouvrant, j’eus le souffle coupé… Toute la cage d’escalier avait disparu. Enfin, pas envolée, mais plutôt effondrée ! Un empilement de débris. Amas de néant. Impossible de se frayer un chemin pour redescendre. Un silence aussi assourdissant qu’incapacitant m’en parvint.

Cogitant, nombre d’hypothèses se chevillèrent à mon corps. Mouvement de terrain ? Plaques tectoniques ? Démolition préméditée ? Perforation à cause d’une fuite d’eau ?

L’étape de stupéfaction passée, la reprise des sens devint implacable. Instantanément, je sus. Ô non. Bigre de Bigore ! Telle une ombre jaillissante d’une profondeur démente, ils m’avaient coincé ! Saisi d’une furie, m’exprimant comme ensorcelé par un sordide maléfice, je lançai :

« Ils en veulent à mes œuvres, je suis prêt. Qu’ils viennent me chercher, les Ruskovs ! »

Dans le coffre-fort de la salle de bain, mes découvertes furent mises à l’abri. Oui ; la prévoyance. Dans la précipitation, j’en cassai une ou deux. Le temps jouait contre nous, et nulle part je ne retrouvais ma main bionique. Quant aux outils, ils finirent sous le canapé. Le savoir accumulé dans mon cerveau, lui, ne craignait rien. Cela, ils ne pourraient se l’accaparer ! Une goutte de sueur coula sur ma tempe après cette pensée. C’est que la réputation des Popovs les précédait…

En pleine chute d’adrénaline, m’apprêtant à subir la prochaine attaque, je jugeai d’un trait la distance fenêtre-trottoir. Cette distance… le haut-le-cœur. Il devait y avoir aux alentours de cinq mètres cinquante. Mais mon souci résidait dans le fait que la façade ne possédait aucune rambarde ni accroche.

Jamais l’achat d’une corde de rappel ne m’avait frappé. L’idiot ! Le manquement de réalisme. Sauter pouvait être une option. Se fracturer les membres serait la fatalité. Et comme la tétraplégie me parut une solution malpropre, j’empoignai mon pied-de-biche et m’attaquai au parquet.

Dans l’angle de l’appartement qui me servait le moins, les clous sautèrent un à un. Les planches retirées, je grattai le torchis. Une fois la poussière dissipée, la perforation devint nette.

Les pieds en avant, je me glissai au travers d’une fente tout juste large pour passer les hanches. Mes coudes me retenant, mes jambes dans le vide gesticulèrent comme des vers surpris sous la pierre enlevée. Et, d’une de mes pointes, j’atteignis l’une des étagères. Me faufilant, équipé de ma lampe frontale, je pénétrai chez Daniel. Au rez-de-chaussée…

II

L’étagère céda lamentablement. Dorénavant avachi sur le carrelage, entouré de vieux bouquins, je me fis la remarque qu’ils avaient amorti ma chute.

« Comme quoi, les livres sauvent. Lisez, c’est important ! »

Ce constat posé, le stress devint exponentiel à la recherche d’une sortie. Une fois la porte d’entrée trouvée dans ce capharnaüm, elle se révéla être une impasse. Même en la brisant, un grillage extérieur épais me barrait la route. L’entamer ? Une possibilité. Mais je préférai l’exploration, ne voulant causer d’autres dommages à mon colocataire du dessous. J’espérais découvrir par là un système d’ouverture dans la boutique.

Enjambant les livres alentour, m’apparut un cadre avec une bobine familière. M’approchant, se dépeignit le cher portrait de notre leader suprême : « Le Régent de la Province France » — Jean Trahisoble-Pecknard, JTP pour les intimes. En dessous dudit portrait officiel, où l’homme prenait la pose, sa pâle tête reposant sur ses poignets mous, se tenait une lettre :

Admirable Régent de la Province France, que vous êtes lumineux. Votre générosité envers nous autres est mon inspiration première. Vous défiez en permanence toutes les attentes. Votre courage transcende, vous rayonnez partout où votre présence se fait, comparable à ces hommes venus nous délivrer. Vous êtes tout à la fois intègre, surdoué, intelligent et pourvoyeur d’espoir.

Les insultes vous concernant n’ont aucune fondation concrète. Jamais, au grand jamais, vous n’avez été condescendant, méprisable et le fruit d’un système corrompu. Vous vous êtes élevé par vos simples et nombreuses qualités. Vous êtes la preuve vivante de notre ripoublicanium-méritocratia, et je le reconnais ici, dans mon humble réfectoire littéraire.

Incomparable homme lettré, je vous soutiendrai jusqu’au bout, malgré tous les dires d’arriérés. Toutes ces calomnies ne font que glisser sur des esprits comme les nôtres. J’ai depuis longtemps saisi que les petits nous voulaient du mal. Que j’aimerais vous ressembler.

Votre plus grand admirateur,

Daniel F.

La lettre se terminait ainsi. Ces lignes transpiraient le fanatisme — moi qui croyais ces individus une espèce disparue… Témoignage perçant ! La vérité, Jean Trahisoble-Pecknard me laissait indifférent. Mais bon, ne jugeons point. Chacun ses passions.

L’horloge tournait et il fallait sortir (que dis-je ? M’enfuir !) Et malgré l’acharnement à retourner toute la boutique, toujours rien.

Daniel allait m’en vouloir. Mais s’il avait été présent en ma compagnie, il aurait compris l’urgence.

Fouillant son bureau, j’épluchai de la paperasse administrative (celle qui vous sort par les trous de nez). Et, durant cette brocante, m’apparurent nombre d’objets stupéfiants : plusieurs paires de chaussures solides pour la randonnée, des bretelles de cuir sur mesure, des dizaines de lunettes rondes et colorées, des affiches à la gloire d’une révolution étudiante du siècle passé, de vieilles bouteilles de vin (grand cru, s’il vous plaît) et un document des plus intéressants.

Je le déchiffrai, avec tout ce que ce type de phrase juridique hérisse le poil : Daniel était propriétaire. Non pas simplement de sa boutique, mais bien de l’immeuble entier ! Daniel ; mon propriétaire. Eh bien celle-là… Un rentier avec beaucoup de zéros, si l’on se fiait au document. Tant mieux pour lui, après tout.

Revenant à mes soucis, quasiment désemparé, je me rabattis sur la seule chose qui abondait : les pages de connaissances. Parcourant les ouvrages à la recherche d’une aide calligraphiée, je reniflai la bibliothèque avec une rigueur autistique. Voyages, romans à l’eau de rose, développement personnel, pavés biographiques de JTP, contes philosophiques, photographies… et une œuvre attira plus mon attention : un livre sur l’évolution des anecdotes animalières.

« Saviez-vous que les femelles sauterelles dévorent leurs partenaires lors de l’accouplement ? Ou, attendez, écoutez plutôt celle-ci : les trompes d’éléphants comportent environ 125 000 muscles. Ou bien que les pingouins sont les animaux les plus aérodynamiques de la Terre ? Leurs corps grassouillets sont de véritables torpilles des mers ! »

À part nourrir ma curiosité insatiable, aucune information ne me parut immédiatement applicable. Le cul-de-sac devint prison.

Tandis que je rangeais les livres en désordre, mon oreille sonna. Entre les barres de la baie vitrée, j’éclairai partiellement des individus de ma lampe frontale. Voyant ce faisceau dans leur direction, je constatai le redoublement de leurs cris directement sortis du néolithique. Tous encapuchés, ils tapèrent sur la grille, pour tenter le passage du flambeau verbal. Je pus littéralement retranscrire les beuglements par : « Euhla », « Taeu », « Wolo », « Latow », « Aven », « Hovre », « Solbotar », « Wolo ». La conviction communicative, entre eux, passait très bien. Pour ma part, décortiquer cela parut mission impossible.

Un des agités, aux yeux rouges et aux dents cassées, n’arrêtait pas de cracher contre la vitre à la façon d’un lama dégénéré. Ces jeunes hommes me donnèrent là matière à idées. Ce fut tout trouvé ! Un traducteur automatique de langue (disons, rudimentaire d’onomatopées) ainsi que des pastilles pour aider à ne plus baver. Si le marché de ces profils se montrait conséquent, je dénicherais là une mine de diamants. Enfin, ni l’heure ni le moment de penser à cela. Je divaguais complètement !

Toutes mes options épuisées, reprenant une once d’esprit critique, je remontai par la fissure créée, laissant ces nobles gens à leurs acclamations.

« Il est vrai que je peux appeler les secours. »

Mais quiconque serait venu à découvrir mon antre et les joyaux renfermés, j’en aurais été malade. Ils pouvaient très bien venir déguisés pour me tromper, les Slaves !

« Tomber dans un piège aussi facile, pour qui me prennent-ils ? »

Une fois de retour dans mon cube, la plausibilité d’une de mes remarques devint plus nette. Judicieuse, ce fut avec empressement que j’en effectuai la mise en action : monter.

III

Bien plus rapide, je ne mis pas longtemps à me défaire du plafond et d’une moquette verte. Passant ma tête dans le creux, des sons étouffés d’armes me parvinrent, semblables à ceux que l’on entend dans les films d’époque. Mon visage, à ce moment précis, dut se figer.

Les bruitages caractéristiques me parvenaient d’un homme, la quarantaine passée, physiquement grassouillet, se tortillant sur une chaise moelleuse à roulettes. Manette en main, un casque lui recouvrant l’entièreté du visage, il pivotait sur lui-même, alternant des expressions de contentement enfantin et de hargne grave. Le spectre des émotions passait en revue d’un claquement de doigts !

Terminant sa partie, l’homme à la barbe incomplète enleva son casque. Et, avant que je puisse m’astreindre à expliquer le pourquoi du comment, il bascula en arrière, tenant sa manette en guise de bouclier.

« Bordel ! T’es qui, toi ? »

Ce raffut soudain fit de nouveau trembler tout l’immeuble. Surgie d’un mur séparant la pièce où nous nous tenions, une femme, à moitié endormie, débarqua comme une détonation. Elle était tellement en chair que la bonne dame dut passer de biais. Son ventre et son postérieur se frayaient, comme de la glu coulante, un passage dans le bâti. Une ribambelle de boules la suivit ; huit au total. Le jeu de billard complet.

D’un côté, dans ce western spaghetti à la sauce pitoyable, l’homme restait retranché derrière sa chaise. Et, de l’autre, le parterre de protons et neutrons paniqués s’interrogeait sur la présence du non-avenu. Me traversant l’esprit, au vu de leurs états déambulatoires, une première question s’écrivit en moi :

« Pourquoi s’étaient-ils réveillés si soudainement, et pas quand la cage d’escalier s’était écroulée ? »

Rêvais-je ? Cette honte aiguë, comme la sensation d’une camisole, m’atteignit. Profondes furent les inspirations et, au moment des explications censées les rassurer, l’homme m’emboîta le pas :

« C’est toi, le réparateur ?

— Mais non, c’est l’assistant de l’assistante d’aide, je pense, surenchérit la dame.

— Master Polovito du dessin animé ? lança l’une des boules.

— Non, c’est le magicien que j’ai commandé à l’anniversaire à Kelly ! hurla une autre. »

Un dantesque charabia prit le dessus. Se coupant mutuellement la parole, tous y allèrent de leur petite théorie. En vain, je tentai d’expliquer ; mes haussements de voix se perdaient dans le brouhaha… Mais bon, après tout, pourquoi briser ces sourires retrouvés ?

Visiblement tous heureux et détendus, on m’accueillit comme la providence. L’homme se chargea de me faire les présentations :

« M’sieur, voici ma femme adorée, Kelly, et mes gosses ! Alors, y a dans l’ordre : Brandon, Stacy, Babare Ier, Kilian, Barbie, Babare II, Nutella et Babare III. »

Cocasse de se dire qu’ils cohabitaient tous dans un espace similaire au mien. Curieusement pourtant, malgré le désordre ostentatoire, il y avait de l’ameublement haut de gamme. Le mobilier sécrétat le qualitatif : canapé d’angle large, immense réfrigérateur américain (ceux-là mêmes s’ouvrant des deux côtés), écran plat gargantuesque. Et, au vu des carrures (si je puis me permettre ; ne m’intentez aucun procès ni jugement), disons que ces gens ne se laissaient pas abattre. On nageait dans l’opulence !

Donc, l’appétence d’en savoir davantage s’empara de moi. Aucun doute sur le caractère admirable de leurs carrières professionnelles. Je fis une demande à ce propos. À quoi l’homme rétorqua qu’aucun d’eux n’avait travaillé un seul jour de sa sainte vie.

« Pardon. C… Comment ça ? Vous pouvez être plus explicite ? questionnai-je, bégayant à demi.

— J’ai pas compris, M’sieur.

— Vous pouvez m’expliquer ?

— Ah, ouais. On prend beaucoup soin de nous, M’sieur. Grâce à la rente publique, on peut vivre bien. Euh, ouais, on a pas mal de gains.

— Et… Combien cela fait-il, en ordre de grandeur ? demandai-je. Si ce n’est pas indiscret, évidemment.

— J’ai pas compris, M’sieur.

— Le chiffre des gains ?

— Ah, d’accord ! Ça se chiffre avec cinq zéros après le un. Y a de quoi vivre plus que très bien. »

Toucher une rémunération aussi grasse sans rien produire : stupéfiant, au bas mot. J’osai même penser : extraordinaire. Ce théorème complexe m’échappa.

« Comme quoi, on trouve toujours des gens supérieurs à nous. »

D’un coup, les enfants se mirent à courir dans tous les sens, et leurs cris, déjà élevés, s’intensifièrent. Sur l’un des murs, un cliquetis de fer grouilla. Galopant avec dextérité, courait ma main bionique ! Par quel miracle grimpa-t-elle pour se mettre à déambuler de la sorte ? Pas la moindre fichue idée. Elle sautait de mur en mur, comme une tique sous stéroïdes. Pointant de son index inquisiteur, elle jeta sur ces autres les paroles hachées suivantes :

« Ba—laine », « Ba—lai—neau », « Vache », « É—lé—phant », « Hi—ppo—po—tame », « Pour—ceau ».

La physionomie du moment devint magie. S’entremêlèrent les rires, les injures et les objets lancés dans sa direction. Ma main métallique réveillait en eux ce sursaut de vie que je connaissais tant. J’analysais, la bouche entrouverte, ce divertissement (c’est que je ne me laisse pas distraire bêtement). Elle exécutait un programme d’apprentissage de mimiques d’animaux. La main devait, normalement, s’en servir pour reproduire des ombres chinoises. Mais il faut croire qu’elle en fit un tout autre usage… Finalement, après avoir esquivé avec prouesse tous ces ustensiles de la baraque devenue folle, elle s’en alla par une fenêtre entrouverte.

Sans trop insister, dans ce moment d’apothéose, je me proposai de les quitter. Qui aurait prédit, dans l’histoire de l’humanité, que de simples creux de murs pourraient représenter autant de sources de rigolade ?

Enfin, le plafond comme seule solution, ils acceptèrent rapidement que je le brise (une histoire d’assurance, me dirent-ils sans broncher). Les remerciant chaleureusement, nos chemins se séparèrent.

IV

Un projecteur miniature m’aveugla instantanément. S’étouffant presque derrière un mouvement blanchâtre, une exclamation pinçante de rire de hyène me parvint :

« Incroyable ! Regardez, mes bichons maltais, un type qui rentre par le plancher ! Oh my God, j’y crois pas, incroyable ! »

Dans mes tympans, je crus sentir un dégoulinement visqueux de sang. Le flash s’éteignit. Et, plié sur lui-même, s’affairait un type obnubilé par son écran, greffé entre ses paumes. Il s’exclama encore :

« Ça va buzzer, incroyable ! »

Tout en contraste, il portait pour accoutrement un pantalon parachute et une espèce de pull thermocollé (comme son nom l’indique), le moulant. Aussi, trônaient des mèches rebiquantes sur sa tête ovale, donnant à son allure l’image des couvre-chefs urbains outre-Atlantiques.

Continuant à s’esclaffer de sa prise de vue, tout en utilisant son adjectif fourre-tout, je scrutai maladroitement les environs. La senteur pesante du plastique neuf débordait : trottinette électrique, T-shirts thermocollés (d’autres), crèmes d’une marque aguicheuse, multitude de miroirs, lampes rondes, moult néons et accessoires à filmer en tout genre. En fond, contre l’un des murs, un vidéo-projecteur diffusait de façon épileptique les créations de l’intéressé.

« Oh non ! Mes bichons maltais, s’adressa-t-il de nouveau au téléphone, vous n’êtes que 40% à avoir liké ma dernière publication ; ne me laissez pas tomber, on peut le faire, la team. Allez-y ! C’est incroyable ! »

Comme une faille spatio-temporelle sans fin, il reçut des bruitages par centaines. Sous perfusion de dopamine, ses yeux rouges rivalisaient avec la pression d’une cocotte-minute. En fleuves anarchiques, les veines de son front gonflèrent en ballons de baudruche prêts à exploser. Le tapotement de ses pouces en fit une mouche à lampe possédée par Belzébuth !

« Comme promis, les bichons, on lance le vingt-troisième live de la journée, mais là, attention ! Plus de mensonges, plus de mise en scène, no excuses… J’ai pour vous une exclu-si-vi-té ! » Puis, se retournant vers moi, le freluquet poursuivit : « Voilà mon invité d’honneur de la soirée ! »

Ne sachant que faire devant son écran, je restai figé. Combien de temps cela dura ? Levée d’épaules. Moi, le corps à moitié dans son appartement, et lui, la mine décomposée, forçant le sourire à sa famille virtuelle. Il attendait dans une posture pavlovienne le prochain geste pour réagir. Il était paralysé avant qu’un chuchotement, en un filet d’air désertique, ne vînt rompre le désormais lourd silence :

« Fais… quelque… chose… »

Le nombre affiché dans le coin de son téléphone grimpa exponentiellement. Des commentaires défilèrent avec une frénésie telle qu’il se mit à trembler. Des plaques écarlates sur sa peau grasse commencèrent à lui apparaître. Une odeur corporelle se répandit. Son ventre gargouilla comme un écho de cave sombre et, convulsivement, des flatulences s’en extradèrent. Je me bouchai le nez. Voyant mon reflet dans son téléphone, il accéléra le pas dans son appartement. Courant, il claqua la porte de sa salle de bain derrière lui. Puis, l’instant d’après, résonna une détonation sortie tout droit des entrailles de la fosse des Mariannes ! Il continua à crier :

« Ah ! Mes bichons maltais ! »

La viralité produite devint inégalable. Le gringalet atteignit son objectif. Son rêve devint réalité ! Je pouvais m’incliner devant tant d’ingéniosité. Il acquit là la reconnaissance de son talent indéniable.

Ne m’éternisant pas à m’en prendre au plafond, il sortit une fois son affaire close. Et, lançant dans la pièce, toujours vissé à ses pixels :

« Ô, j’ai faim ! J’espère qu’il y a toujours la promo sur la galette hachis-parmentier-couscous-cheddar-frites-sauce afghane de Super-Miam. Genre, j’en raffole grave en ce moment ! Je te prends un menu, my friend ? À part si tu veux… »

Le laissant à son reflet, je n’écoutai pas la fin de sa phrase. Plus une minute à perdre. Ma mission devait se poursuivre.

À suivre…

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